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Archive for août 2008

d’Italo Calvino


On s’y vautre littéralement. Chaque page lue, lentement parce que ça se savoure, ne donne pas tant envie de passer à la suivante que d’être relue, et relue, et relue à l’infini. Chaque signe y fonctionne comme un miroir qui reflète mille signifiants qu’on voudrait tous, à la manière de Marco Polo, visiter pour que l’esprit s’y perde en allant toujours plus loin, là où le voyageur étonné ne découvre jamais que ce qu’aurait pu être le passé dont il s’est un jour détourné, un passé qui fascine et le tire de l’avant, le jette sur la route à la recherche de ce qu’il aurait pu être.

Pour peu qu’on y songe un instant, ce périple n’est-il pas celui de tout lecteur, voyageur porté par la puissance des signes dans des mondes possibles, comme Kublai Khan ne sachant plus qui, de Marco ou de lui, explore l’Empire.

Je ne suis qu’au premier tiers du bouquin, cédant presque toujours à cette irrésistible envie de revenir en arrière, de reprendre au début, de relire et relire et relire chaque page. Je n’en sortirai peut-être pas vivante 😉

En extrait, le début du livre – ce sont en fait les quatres premiers chapitres:

« Il n’est pas dit que Kublai Khan croit à tout ce que Marco Polo lui raconte, quand il lui décrit les villes qu’il a visitées dans le cours de ses ambassades ; mais en tout cas, l’empereur des Tartares continue d’Écouter le jeune Vénitien avec plus de curiosité et d’attention qu’aucun de ses autres envoyés ou explorateurs. Il y a un moment dans la vie des empereurs , qui succède à l’orgueil d’Avoir conquis des territoires d’une étendue sans borne, à la mélancolie et au soulagement de savoir que bientôt il nous faudra renoncer à les connaître et à les comprendre ; une sensation dirait-on de vide, qui nous prend un soir avec l’odeur des éléphants après la pluie, et de la cendre de santal quand elle se refroidit dans les brasier éteints; un vertige qui fait trembler fleuves et montagnes historiés sur la croupe fauve des planisphères, laisse s’enrouler l’une sur l’autre les dépêches qui nous annoncent l’écroulement des dernières armées ennemies de déroute en déroute, écaille la cire des cachets de rois dont on n’a jamais entendu le nom et qui implorent la protection de nos armées victorieuses en échange de tributs annuels en métaux précieux, peaux tannées et carapaces de tortues : c’est le moment de désespoir où l’on découvre que cet empire qui nous avait paru la somme de toutes les merveilles n’est en réalité qu’un débâcle sans fin ni forme, que sa corruption est trop évidemment gangréneuse pour que notre sceptre puisse y apporter remède, que la victoire sur les souverains adverses nous a rendus les héritiers de leur lent écroulement. C’est dans les seuls comptes rendus de Marco Polo que Kublai Khan pouvait discerner, à travers murailles et tours promises à tomber en ruine, le filigrane d’un dessin suffisamment fin pour échapper à la morsure des termites.

Les villes et la mémoire. 1.

En partant de là et en allant trois jours vers le levant, l’homme se trouve à Diomira, une ville avec soixante coupoles d’argent, des statues en bronze de tous les dieux, des rues pavées d’étain, un théâtre en cristal, un coq en or qui chante chaque matin sur une tour. Toutes ces beautés, le voyageur les connaît pour les avoir vues aussi dans d’autres villes. Mais le propre ce celle-ci est que si on y arrive un soir de septembre, quand les jours raccourcissent et que les lampes multicolores toutes ensemble aux portes des friteries, et que d’une terrasse une voix de femme crie : hou!, on en vient à envier ceux qui à l’heure présente pensent qu’ils ont déjà vécu une soirée pareille et qu’ils ont été cette fois-là heureux.

Les villes et la mémoire. 2.

Il vient à l’homme qui chevauche longtemps au travers des terrains sauvages, le désir d’une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où on fabrique lunettes et violons dans les règles de l’art, où lorsque l’étranger hésite entre deux femmes, il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coq dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C’est à tout cela qu’il pensait quand il avait le désir d’une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près : dans son rêve, la ville le comprenait lui-même, jeune; il parvient à Isadora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse; lui-même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs.

Les villes et le désir. 1.

On peut parler de deux façons de la ville de Dorothée : dire que quatre tours d’aluminium d’élèvent de ses murs flanquant sept portes à pont-levis à ressort qui enjambent le fossé dont l’eau aliment quatre canaux de couleur verte qui traversent la ville et la divisent en neuf quartiers , chacun de trois cents maisons et sept cents cheminées ; et, tenant compte de ce que les filles à marier d’un quartier épousent des jeunes gens de l’autre quartier et que leurs familles échangent entre elles les marchandises que chacune possède à l’exclusion de toute autre : bergamotes, œufs d’esturgeon, astrolabes, améthystes, faire sur la base de ces données les calculs nécessaires pour savoir tout ce qu’on voudra de la ville touchant le passé, le présent, l’avenir ; ou alors dire comme le chamelier qui me conduisit là-bas : « J’y arrivai dans la première jeunesse, un matin, beaucoup de monde se dirigeait vivement dans les rues vers le marché, les femmes avaient de belles dents et vous regardaient droit dans les yeux, trois soldats sur une estrade jouaient de la clarinette, tout autour partout tournaient les roues et flottaient au vent les affiches peintes. Jusqu’alors je n’avais connu que le désert et les pistes des caravanes. Ce matin-là, à Dorothée, j’ai compris qu’il n’y avait rien de la vie qui ne m’attendît. Dans la suite des années, mes yeux sont retournés contempler les beautés désertiques et les pistes de caravanes ; mais maintenant je sais qu’il ne s’agit là que de l’une des si nombreuses voies qui s’ouvraient ce matin-là devant moi, à Dorothée. »
(Italo Calvino, Les villes invisibles)

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